En France, la guerre culturelle autour de l’histoire est l’un des fers de lance de la conquête des esprits par l’extrême-droite depuis toujours, mais elle s’est renforcée ces dernières années. Avec le succès du Puy du Fou de Philippe de Villiers, on a vu apparaître “un musée d’Histoire” financé par Bolloré et Sternin sur le site de l’esplanade de la Défense, un parc provençal et bien d’autres projets. On pense aussi à Franck Ferrand, Jean Sévillia, Lorànt Deutsch et bien d’autres, qui sont les chantres d’un roman national bien français, davantage anachronique et éloigné de la science historique que les programmes d’histoire du début de la troisième République. L’Allemagne comme tous les pays européens n’échappe pas cet appétit de l’extrême droite pour la culture. Ces dernières années, un monument ouest-allemand a été le symbole de ce combat culturel : le monument d’Hermann. Située au sommet de la colline de Grotenburg dans la supposée forêt de Teutoburg, la statue haute de 54 mètres se dresse sur un piédestal. Elle rappelle par de nombreux points la statue de Vercingétorix sur le site d’Alésia, construite sous les ordres de Napoléon III.
Le monument d’Hermann représente un chef germain, Hermann (qu’on connaît davantage en France sous le nom d’Arminius), qui, en 9 avant notre ère, anéantit avec ses hommes trois légions romaines d’ Auguste, commandées par Varus. Cette défaite humiliante pour l’Empire romain nous est parvenue grâce à l’ancien sénateur romain Tacite qui décrit la bataille dans ses Annales. Au XIXe siècle, l’Empire allemand fit d’Hermann un champion de l’unité allemande. Le monument représente l’image du “héros” qu’on se faisait des Germains au XIXe siècle, alors que le personnage historique ressemblait davantage à un Romain . Comme Vercingétorix, il a vécu à Rome et a reçu une éducation romaine. Il appartenait à une famille germaine qui servait l’Empire. Pour des raisons politiques, Hermann a trahi l’Empire romain et s’est retourné contre lui. Pendant la Première Guerre mondiale, son nom fut utilisé par la propagande pour mobiliser les soldats dans les tranchées.
Depuis plusieurs années, l’AFD tente de réinterpréter les mythes et les “grands moments” de l’histoire allemande. Ainsi, l’historien Ilko-Sascha Kowalczuk expose comment l’AFD tente de se réapproprier le passé de la République démocratique est-allemande par l’appropriation d’anciens slogans et de références au passé de l’ancienne RDA. Ainsi on a pu voir partout pendant les élections régionales de Thuringe des affiches du candidat de l’AFD Bjorn Björn Höcke posant fièrement au volant d’une moto Simson, marque emblématique de la RDA aujourd’hui disparue, mais qui est encore très populaire en Allemagne de l’Est1 . L’objectif de l’AFD est de créer un nouveau modèle historique nationaliste puisant dans “les racines de l’Allemagne” pour l’opposer à la société multiculturelle et au “mondialisme”. À l’instar de lla majorité des mouvements d’extrême-droite européens, les modèles à suivre sont les peuples ayant résisté à l’Empire romain, l’époque médiévale et le temps des monarchies et des empires.
Le monument d’Hermann est au cœur de leur projet de conquête politique à l’Ouest de l’Allemagne. Encore une fois, un des initiateurs de cette stratégie de communication est Björn Höcke. De nombreuses fois condamné ( pour avoir fait l’apologie du régime nazi, joue un rôle important au sein du parti d’extrêrme-droite), ce dirigeant important de l’AFD nourrit des ambitions nationales. C’est lui qui, à partir de 2016, a lancé chaque campagne politique autour du monument d’Hermann. D’abord sous la forme d’une affiche électorale représentant le monument accompagné du slogan “Parce qu’une culture dominante a besoin de modèles”. Un message simple pour faire comprendre aux électeurs que l’AFD souhaite s’inscrire dans les pas de l’ancien chef germain. Il a ensuite tenu plusieurs discours aux abords du monument, où il l a comparé le combat d’Hermann à celui de l’AFD contre les migrants et le “mondialisme.
Il a en outre pourfendu les historiens qui veulent réécrire l’histoire d’Hermann et effacer son souvenir. Pour lui , dans la lignée des discours nazis, Hermann est le véritable “premier Allemand”. Celui qui a combattu pour la création de la nation germaine — donc allemande — et contre l’impérialisme romain. Si, pour les nazis, Hermann était un modèle à suivre pour lutter contre l’impérialisme britannique et l’Union soviétique, pour l’AFD il fait figure d’exemple pour combattre l’Union européenne.
Depuis des années, l’AFD organise des manifestations autour de certains monuments historiques de la culture allemande, à l’image des tours construites un peu partout sur le territoire en hommage à Bismarck, et du monument dédié à la victoire sur Napoléon en 1813 à Leipzig. On y met en avant la période du début de l’Empire allemand, considéré comme un âge d’or par l’AFD. Un des symboles de cette politique de l’AFD est le monument consacré à l’empereur Guillaume II au Kyffhäuser. Cet impressionnant monument construit près de l’ancien château de Barberousse était un des symboles de la puissance de l’Empire. Björn Höcke et l’AFD l’ont choisi en 2015 pour être le point de départ de leur conquête du Land de Thuringe. Ils y ont organisé des manifestations regroupant plusieurs milliers de personnes. L’attention des médias sur ces manifestations a donné une grande ampleur à ces rassemblements. Au fil des ans, la manifestation est devenue festive, attirant également des curieux ou des familles. Dans un sens, Björn Höcke en voulant conquérir la Thuringe par les symboles, est en train de réussir son pari puisqu’aujourd’hui, l’AFD est autour des 40% dans la région.
Pour beaucoup, les manifestations et les débats autour de l’histoire paraissent secondaires, ce champ est souvent abandonné à l’extrême-droite et à la droite, en Allemagne comme en France. Mais ne nous y trompons pas. Les livres publiés par les maisons d’édition de Bolloré, les spectacles de De Villiers et de Sternin sont des armes efficaces pour amener de nombreux électeurs à adhérer et s’identifier aux idées de l’extrême-droite.
(1) Également parfois en Allemagne de l’Ouest , c’est un modèle très accessible, facile à prendre en main et qui est apprécié par les jeunes cherchant à se procurer une moto pour peu cher.
La vérité d’abord
Nature du texte : analyse politique, historique et culturelle qui décrit des utilisations contemporaines du passé (récits, monuments, références, production culturelle) et analyse leur rôle dans la conquête politique de l’extrême droite, en France et en Allemagne.
Ce qui est établi et vérifiable :
- L’existence d’une guerre culturelle autour des récits historiques en Europe, documentée par de nombreux travaux et observable dans la production éditoriale, médiatique et événementielle.
- L’existence et l’histoire du Hermannsdenkmal (Arminius/Hermann), monument national du XIXe siècle inscrit dans une tradition allemande de symboles unificateurs.
- L’existence, en Allemagne, de controverses publiques autour de la politique mémorielle et de tentatives de requalification de certains épisodes et lieux de mémoire, notamment dans l’écosystème de l’AfD et de ses proches (discours, campagnes, événements).
- Plus largement, le recours récurrent, dans plusieurs droites radicales européennes, à des répertoires historiques comme matériau d’identité politique.
Lecture proposée par l’article :
- L’article soutient que ces récits et ces dispositifs ne sont pas seulement “culturels”. Ils fonctionnent comme des outils de politisation : ils produisent de l’identification, déplacent les repères du “nous”, et installent des évidences narratives qui facilitent ensuite l’adhésion à un projet politique.
- La comparaison France–Allemagne vise à mettre en lumière un mécanisme de conquête symbolique, sans confondre des histoires nationales ou des contextes médiatiques et institutionnels distincts.
Zones d’incertitude : La mesure exacte de l’effet causal entre consommation d’objets culturels (livres, spectacles, musées, commémorations) et comportement électoral reste difficile à isoler. L’analyse porte donc sur des stratégies, des circulations et des effets plausibles, plus que sur une équation mécanique culture / vote.
Corpus de sources :
France – “guerre culturelle” et récit historique :
Le Monde – « Les Cités de l’histoire : nouvel outil d’influence des entrepreneurs ultraconservateurs » (24 janvier 2025)
Le Monde – « Philippe de Villiers ou le spectacle ultraconservateur » (22 janvier 2024)
Streetpress – « Le Puy du Fou a un discours anti-moderne, anti-Lumières et contre-révolutionnaire » (23 mars 2022)
Allemagne – AfD, mémoire et réécriture :
Mediapart – «En Allemagne, l’AfD étend son combat contre la “culture mémorielle”» (Thomas Schnee, 19 février 2025)
Le Monde – « Sous le regard de l’Europe, Björn Höcke rêve du pouvoir en Thuringe » (27 août 2025)
Sources en VO (anglais et allemand) :
The Guardian – «French theme park firm won UK government support despite far-right ties» (19 octobre 2025)
Der Spiegel – «”Anti-Abschiebe-Industrie” ist das Unwort des Jahres 2018» (13 janvier 2019)
Radio Lippe – “Landesverband Lippe prüft AfD-Wahlwerbung mit Hermannsdenkmal” (12 août 2025)
NTV – “Diese Denkmäler und Kulturstätten will die AfD für sich vereinnahmen.” (6 octobre 2025)
Ardmediathek – “Das Hermannsdenkmal: Sammelpunkt für Rechtsradikale” (1966)