Décrypter les mots, c’est déjà comprendre le pouvoir. Derrière des formules en apparence anodines se cachent souvent des histoires, des usages et des intentions politiques précises. Dans Derrière les mots, nous nous penchons sur ces termes qui façonnent le débat public pour en éclairer le sens, les détournements et les implications.
Cette semaine, Christophe Chartreux revient sur l’emploi de l’expression “renaissance de la France” par les partis collaborationnistes entre 1940 et 1945, et par les partis d’extrême droite contemporains, notamment le Rassemblement National.
Le terme “renaissance”, décrit par Roger Griffin comme “une renaissance nationale après une décadence supposée” (The Nature of Fascism, 1991), incarne le mythe dit “palingénétique“, un mythe central du fascisme.
Dans les années 1930 et 1940, il structure le discours du Parti populaire français (PPF), parti fasciste fondé par l’ancien communiste Jacques Doriot en 1936. Dès 1938, en Saône-et-Loir, des tracts du PPF intitulés “La renaissance nationale” prônent la régénération par l’exclusion des « décadents » (communistes, juifs).
En 1939, la plaquette officielle du PPF emploie aussi cette même formule : “Pour une renaissance française”. Commence alors la fabrication d’un mythe : celui du “nouveau Français”.
En 1940, Jacques Doriot rejoint les ultras de la collaboration. Contrairement à la “Révolution nationale” vichyste, l’expression “Renaissance française” n’est pas, à l’époque, un slogan officiel. Elle reste néanmoins un motif récurrent de la propagande collaborationniste.
Un an plus tard, en 1941, Jacques Doriot et son parti intègrent la Légion des volontaires français contre le bolchevisme, dite Légion des volontaires français (LVF). Les soldats de la LVF contribuent alors, je cite, “à préparer la grande renaissance française” par le combat anti-bolchevique sur le front de l’Est.
En 1945, la mémoire résistante et l’épuration font tomber l’expression dans l’oubli. Le mythe “national-régénératif” persiste cependant dans les milieux d’ extrême droite de l’après-guerre. C’est le cas notamment du Front National qui, rappelons-le, a été fondé, entre autres, par d’anciens nazis.
Quatre-vingts ans plus tard, “la renaissance nationale” structure, de la même manière, le discours du Rassemblement National. Jordan Bardella en fait même un slogan personnel récurrent : “La renaissance de la France est proche” (Compte TikTok officiel, 2025-2026, vidéos de campagne pour les municipales, sur la thématiqeu de l’insécurité). “La renaissance française commence les 15 et 22 mars” sera elle aussi une expression très souvent répétée par Jordan Bardella.
Dans le contexte du Rassemblement National, “renaissance” signifie “redressement patriotique face à l’immigration, à l’insécurité”. Le mythe “palingénétique” est réactualisé, adapté : après la “décadence post-68”, pas de collaboration évidemment, mais la “préférence nationale” gage du “renouveau” et de “renaissance”.
Chez Doriot comme chez Bardella, on rêve d’une France “éternelle” régénérée par des leaders charismatiques contre des ennemis de l’intérieur. Les juifs et le communistes d’hier sont remplacés aujourd’hui par les islamo-gauchistes et les “élites mondialistes”.
Du PPF collaborationniste au Rassemblement National, la “renaissance” incarne la permanence du rêve palingénétique national. L’adaptation démocratique voulue par le RN masque cette continuité historique mythique. Et le RN, évidemment, s’en défendra toujours. Et pourtant…
Pour aller plus loin :
The Nature of Fascism Summary of Key Ideas and Review | Roger Griffin – Blinkist
Ultranationalisme palingénétique — Wikipédia
Les ultras de la collaboration – France Culture
La Révolution nationale ou le redressement de la « Maison France
Les fichiers de la Légion des volontaires français et de la Légion tricolore | Chemins de mémoire