Le parti d’extrême droite allemand, l’AfD, souhaite organiser les 3 et 4 juillet prochains son congrès fédéral à Erfurt, capitale de l’État libre de Thuringe. Ce lieu n’a pas été choisi au hasard : l’AfD y a mis en évidence sa puissance électorale lors des dernières élections régionales en réalisant le meilleur score de son histoire (32,6 %), atteignant même 38,7 % lors des élections législatives nationales. Toutefois, le choix du lieu et surtout de la date suscite un vif scandale en Allemagne. Ce choix temporel renvoie à un autre événement s’étant déroulé il y a exactement cent ans, les 3 et 4 juillet 1926, également en Thuringe : le premier congrès du parti nazi depuis le procès d’Hitler (consécutif à sa tentative de coup d’État à Munich en 1923) et la restauration du parti par la justice allemande en 1925. Ce premier rassemblement d’envergure se tient à Weimar, alors capitale de la région. C’est un moment crucial pour Adolf Hitler, car il vient couronner son retour en force à la tête du parti après sa sortie de prison et une longue période de retrait.
Le choix par Adolf Hitler de la ville de Weimar n’est pas fortuit. La ville, où l’on avait exhumé des vestiges archéologiques alors présentés comme ceux d’Allemands « d’origine », est la cité de Goethe, mais surtout celle où fut votée la création de la République de Weimar. Ce choix est très symbolique mais aussi pragmatique : contrairement à de nombreux gouvernements régionaux, la Thuringe autorise alors Adolf Hitler à s’exprimer en public. Ce congrès est un moment fondateur pour le mouvement nazi, comme le décrit Joseph Goebbels dans son journal le 6 juillet 1926 :
« Le train arrive. Avec Hitler en tête. Toute la direction, Hitler en premier, marche en tête. À travers toute la ville de Weimar. Sur la place du marché, quinze mille SA défilent devant nous. Le Troisième Reich se lève. La foi gonfle les poitrines. L’Allemagne se réveille ! »
Il s’agit d’une démonstration de force où les SA et les militants nationaux-socialistes scandent des slogans antisémites dans les rues de Weimar. Ils s’attaquent à la République et appellent à l’insurrection armée, comme le souligne le militant démocrate Emil Fischer devant la justice de Weimar quelques jours après le congrès :
« Le samedi 3, à midi et après-midi, j’ai été insulté à trois reprises par des cris antisémites de la part de nationaux-socialistes en uniforme de campagne que j’ai croisés. Répondre de ma part aurait été de la folie, compte tenu de la supériorité numérique des nationaux-socialistes armés qui défilaient en masse. Le dimanche 4, j’ai assisté au passage du cortège sur la Karlsplatz :
ils chantaient :
On crache sur la liberté dans la République juive, etc.
Chassez la bande de Juifs de notre patrie allemande, etc.
On n’a pas besoin d’une République juive, fie, République juive, fie, etc.
On est nés pour le coup d’État, pour le coup d’État, on l’a juré à Adolf Hitler, etc. »
La majorité des historiens s’accordent aujourd’hui pour affirmer que ce congrès a été une étape centrale pour la restructuration des nazis après leur interdiction suite au putsch de 1923. Cet événement a permis à Hitler d’imposer définitivement sa ligne politique et est révélateur de la stratégie de conquête du pouvoir notamment par les grands mouvements populaires de masse. Au fils des années la ville de Weimar sera supplantée par celle de Nuremberg qui deviendra la capitale officielle du parti Nazi.
Certes, en 1926, Erfurt ne faisait pas encore partie de la Thuringe et le congrès nazi s’était tenu à Weimar. Or, qui s’en souvient aujourd’hui ? La proximité géographique entre les deux villes est immédiate. Ce que révèle ce choix géographique, et surtout le choix des dates, est une volonté nette de l’AfD de suggérer un parallèle avec le passé nazi pour plaire à sa base la plus radicale. Le leader de l’AfD en Thuringe, Björn Höcke, est un idéologue convaincu, condamné à de multiples reprises pour ses propos, et qui ne cache pas son admiration pour le Troisième Reich. On ne peut concevoir que l’ancien allié du Rassemblement national ait choisi cette date par pur hasard.
Ce parallèle avec le congrès d’il y a cent ans nous montre qu’en réalité, malgré ses discours de façade, l’AfD n’a pas changé. L’extrême droite continue de se revendiquer et d’être fière de cet héritage.
Sources:
https://lernort-weimar.de/stolpersteine/familie_fischer-2/zwischen-zivilcourage-und-verzweiflung/
https://www.bundeswahlleiterin.de/bundestagswahlen/2025/ergebnisse/bund-99/land-16.html
La vérité d’abord
Nature du texte : analyse politique et historique sur le choix du lieu et de la date du congrès fédéral de l’AfD prévu les 3 et 4 juillet à Erfurt (Thuringe).
Ce qui est établi et vérifiable :
- L’AfD prévoit d’organiser son congrès fédéral les 3 et 4 juillet à Erfurt, capitale de la Thuringe.
(Sources : Tagesspiegel ; Deutschlandfunk) - Lors des dernières élections régionales en Thuringe, l’AfD a obtenu 32,6 % des voix ; lors des élections législatives fédérales suivantes, elle y a atteint 38,7 %.
(Source : Bundeswahlleiterin) - Les 3 et 4 juillet 1926, le NSDAP a tenu à Weimar (alors capitale régionale) son premier grand congrès après la levée de son interdiction consécutive au putsch de 1923.
(Sources : Weimar im NS ; Lernort Weimar ; travaux historiques concordants) - Les archives et travaux historiques confirment que ce congrès de 1926 a constitué un moment important dans la restructuration du parti nazi et dans la consolidation du leadership d’Adolf Hitler.
(Sources : Weimar im NS ; historiographie académique) - Le choix des dates par l’AfD a suscité des critiques publiques en Allemagne, certains responsables politiques et observateurs y voyant une coïncidence problématique avec l’anniversaire du congrès nazi de 1926.
(Sources : Tagesspiegel ; Deutschlandfunk) - Björn Höcke, dirigeant de l’AfD en Thuringe, a été condamné à plusieurs reprises par la justice allemande pour l’usage de slogans ou de références associés au national-socialisme.
(Faits judiciaires établis et documentés dans la presse allemande)
Ce qui relève de l’interprétation :
- L’idée selon laquelle le choix des 3 et 4 juillet constituerait un signal politique intentionnel adressé à l’aile la plus radicale de l’AfD.
- L’hypothèse d’une stratégie de réactivation symbolique du passé national-socialiste pour mobiliser une base militante.
Ces éléments relèvent d’une lecture politique du calendrier et du contexte symbolique. Ils ne constituent pas, à ce stade, des intentions explicitement revendiquées par l’AfD dans les sources citées.
Zone d’incertitude : À ce jour, aucune déclaration officielle de la direction fédérale de l’AfD ne reconnaît un lien entre la date retenue et le congrès nazi de 1926. La qualification de « coïncidence » ou de « message politique » demeure donc objet de débat public et d’interprétation.