On ne peut plus rire de tout ?

On ne peut plus rire de tout ?

Le député du Calvados Jérémie Patrier-Leitus, rattaché au groupe Horizons, n’a manifestement pas goûté la chronique de l’humoriste Merwane Benlazar (vous savez, celui avec le bonnet et la barbe). En cause : l’idée qu’il a développée selon laquelle, pour lutter contre l’extrême droite, on pourrait faire comme en Belgique en ne lui donnant simplement pas la parole. Simple. Basique.

Mais pour Monsieur Patrier-Leitus, l’exercice humoristique se transforme en scandale démocratique. Dans un remarquable renversement des valeurs, il parle d’« appel à la censure » et convoque l’ensemble des responsables de l’émission devant la commission d’enquête sur l’audiovisuel public… qu’il préside lui-même.

Et là, une question s’impose, un peu troublante : a-t-il compris qu’une commission d’enquête n’est pas un tribunal ?

On comprend mieux pourquoi tant d’humoristes ont trouvé refuge sur Nova. L’audiovisuel public est depuis longtemps connu pour sa frilosité dès qu’il s’agit d’humour. On attend d’ailleurs toujours la décision du tribunal des prud’hommes pour savoir s’il y a réellement eu, de la part de Guillaume Meurice, un « abus de la liberté d’expression ».

À propos de Nova justement, et c’est ici que la nuance s’impose, on peut s’interroger sur le « On n’est pas Charlie » d’Akim Omiri dans La Riposte. Il s’appuie notamment sur un dessin de Riss caricaturant Rokhaya Diallo, la représentant dans une iconographie coloniale, à l’instar de Joséphine Baker, sans lien avec son texte ni avec sa pensée. Un dessin évidemment raciste.

Or, être Charlie, ce n’est pas approuver tout ce que publie cet hebdomadaire. S’il y a eu près de deux millions de manifestants à Paris le 11 janvier 2015, aux côtés de chefs d’État du monde entier – y compris de pays peu enclins à la liberté d’expression – ce n’était pas pour défendre uniquement des dessins de Wolinski.

Être Charlie, c’est défendre une idée : en France, on a le droit de caricaturer, de blasphémer, de rire. Et c’est précieux. Plus que jamais. Surtout aujourd’hui. Surtout quand, au simple fait d’affirmer que l’on ne souhaite pas voir le RN arriver au pouvoir, un député estime qu’il faut vous convoquer devant une commission d’enquête pour vous intimider. Bouh.

Mais être Charlie, c’est aussi accepter la critique. Dire que l’on n’aime pas un dessin, qu’on le trouve problématique, choquant ou raciste. Nous sommes en France, et cette vigilance est nécessaire. S’il y a un dessin raciste, qu’il vienne de Charlie Hebdo ou d’ailleurs, il doit pouvoir être contesté, y compris devant la justice.

Je suis Charlie, et j’ai aussi le droit de dire que le dessin « Les brûlés font du ski », ils auraient pu s’en passer. Respecter les familles, respecter celles et ceux qui sont en deuil, c’est simplement un peu d’humanité en plus.

Avoir vécu un attentat n’est pas un totem d’immunité. Juste par respect pour toutes les bougies allumées, pour tous les profils de réseaux sociaux noirs lettrés de blanc, et évidemment pour les quatre millions de personnes qui ont manifesté ce refus de l’obscurantisme. 

L’humanité partagée.

La vérité d’abord

À propos de La pensée du jour

Cette rubrique accueille des chroniques, des lettres, des récits. Ici, la vérité est d’abord une exigence de bonne foi : dire d’où l’on parle, ne pas travestir, ne pas humilier.
Le “je” n’est pas un argument d’autorité : c’est un point de départ. Il ne remplace ni l’enquête, ni les données, ni le débat.

Auteur-ice

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