L’art peut-il sauver le monde du chaos qui s’installe ?

L'art peut-il sauver le monde du chaos qui s'installe ?
Guernica, 1937, Pablo Picasso, Musée national centre d’art Reina Sofía , Madrid, Espagne.

Dans l’ombre menaçante du chaos anthropocène (guerres, effondrements écologiques, polarisation nihiliste) l’art ne sauvera pas le monde par miracle, mais laisse ouverte la possibilité de la transcendance humaine.

L’œuvre d’art est une « négation déterminée » du monde administré. Relire Theodor Adorno !

Face au chaos qui réduit l’humain à une « biomasse » et à une cible, elle oppose une irréductible singularité sensible, un refus de la réification totale. Refus qui sauve l’idée même d’ « innocence ». L’art préserve la capacité imaginative — sans imagination pas de futur exempté de barbarie. Quand la raison instrumentale calcule l’acceptable perte de millions d’humains, l’art réactive l’utopie concrète (Ernst Bloch), un autrement possible qui n’est pas écrasé par le « réalisme » meurtrier.

Regardez Guernica, Les Désastres de la guerre, Mother Courage ! L’art ne préserve pas des bombes. Il empêche que l’horreur devienne une abominable banalité ontologique. Il maintient la blessure ouverte, condition sine qua non pour que la honte puisse encore surgir. Et empêcher le sang de couler. Le chaos contemporain est aussi chaos de la sensibilité : anesthésie des sentiments, addiction au sublime destructeur (catastrophe porn). Les arts, par leur lenteur, leur opacité, leur exigence, rééduquent une sensibilité capable de percevoir la violence sans la consommer comme spectacle.

L’artiste n’est ni un prophète, ni un sauveur christique, mais comme l’appelle si joliment Ysé Sorel, un « diplomate de la complexité ». Il nous force à habiter l’ambiguïté, à renoncer aux solutions simplistes (nationalistes, messianiques, technosolutionnistes) qui précipitent le chaos. Face à la « thanatopolitique » globale, l’art réaffirme l’  » excès de vie », idée développée par Jean-Luc Nancy. Toute œuvre véritable est un excédent incalculable, un don sans retour économique ou stratégique. Ce pur don contredit la logique de l’anéantissement préventif et/ou utilitariste.

L’art crée des « mondes autres « où les affects catastrophiques sont traversés sans passage à l’acte. C’est en quelque sorte la Catharsis aristotélicienne revisitée. Une non purification morale naïve ; une mise en forme symbolique du trauma collectif, donc la possibilité d’une réparation. Dans l’ère de l’effondrement cognitif (désinformation, fragmentation attentionnelle), l’œuvre exige attention, contemplation patiente, temps long, ralentissement (Hartmut Rosa). Elle répare le tissu de la commune intelligibilité sans laquelle aucune solidarité planétaire n’est pensable.

Les artistes portent témoignage là où le langage politique et juridique échoue : dire l’indicible des corps torturés, des terres empoisonnées, des enfances volées. Ce témoignage maintient une archive affective de l’innocence bafouée, archive sans laquelle la justice restera lettre morte. L’art peut engendrer des « communautés à venir » (Giorgio Agamben), des espaces de co-existence dans la différence radicale. Face à la guerre de tous contre tous, ces micro-communautés esthétiques préfigurent une autre convivialité humaine. Indispensable et urgente.

Contre le cynisme ambiant, contre le « tout est déjà perdu », l’art maintient une mélancolie active, une conscience lucide du désastre et un refus de la résignation. Cette mélancolie est politiquement subversive quand le pouvoir a besoin de sujets dépressifs et passifs. Les artistes « sauvent » le monde non par leurs intentions (souvent dérisoires), mais par leur vulnérabilité même : exposer son corps, sa voix, son imaginaire au feu du réel. Cette vulnérabilité offerte rappelle à chaque spectateur sa propre capacité d’être blessé. Et donc d’être humain.

L’art ne sauve pas le monde du chaos ; il sauve la possibilité qu’un monde vaille encore d’être sauvé. Il maintient allumée, dans la nuit qui s’épaissit, la question : « Pour qui et pour quoi serions-nous encore capables de vivre ensemble ? ». C’est déjà immense. L’art n’empêchera jamais la barbarie, mais il empêchera qu’elle soit la dernière instance de sens. Tant qu’il existera une forme belle ou dissonante née de la résistance, le chaos n’aura pas totalement triomphé. La beauté en acte est déjà un contre-chaos.

Pour aller plus loin :

Theodor W. Adorno

Ernst Bloch

Guernica (Picasso)

Les Désastres de la guerre

Mère Courage et ses enfants

Un trop humain virus de Jean-Luc Nancy

Aliénation et accélération, Hartmut rosa

La Communauté qui vient – Théorie de la singularité quelconque, Giorgio Agamben

La vérité d’abord

À propos de La pensée du jour

Cette rubrique accueille des chroniques, des lettres, des récits. Ici, la vérité est d’abord une exigence de bonne foi : dire d’où l’on parle, ne pas travestir, ne pas humilier.
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