“Ne (plus) pas subir”, lettre à Bruno Retailleau, par R.A.R., romancier.

Ne (plus) pas subir : lettre à M. Bruno Retailleau
Bruno Retailleau – Photo : © Thomas Bresson – Creative Commons Attribution 4.0 International

Un slogan, parfois, dit moins ce qu’il promet que ce qu’il (r)éveille. Avec son slogan de campagne “Ne plus subir”, Bruno Retailleau convoque, sans le nommer, tout un héritage historique et politique que R.A.R. entreprend ici de remettre en perspective, dans une lettre au candidat déclaré à la présidence de la République.

Auteur de science-fiction et de fantasy noire et fonctionnaire d’État originaire de Fontenay-le-Comte en Vendée, l’écrivain évoque sa mémoire de la Vendée, de ses paysages (de ses silences aussi), pour mieux interroger ce que recouvrent réellement les mots d’ordre contemporains. Car derrière l’injonction à ne plus subir affleure aussi la réalité d’un territoire travaillé par ses propres contradictions, entre enracinement revendiqué et déséquilibres persistants, entre fierté locale et autodestruction.

En partant de son expérience personnelle (la ruralité, la transmission, les fractures sociales et culturelles) jusqu’aux dynamiques politiques nationales, R.A.R. esquisse la critique d’un discours politique qui désigne volontiers des menaces intérieures venues d’ailleurs, au risque d’occulter des violences internes, très anciennes, parfois intériorisées. À l’heure où la tentation du repli et la simplification des idées gagnent du terrain, cette lettre ouverte pose, en creux, une question plus dérangeante qu’il n’y paraît : Qu’est-ce que nous ne voulons (vraiment) “plus subir” ?

M. Retailleau, 

Si votre parcours politique professionnel force l’admiration, ainsi que votre service pour notre nation, je ne peux m’empêcher d’éprouver un mal-être profond au regard de la devise que vous avez choisie. Ne Plus Subir. Admirable slogan, lapidaire et cinglant. Ne Plus Subir, trois mots venant écraser toutes les devises creuses empestant la turpitude morale que nous avons l’habitude de lire sur Linkedin. 

Mais votre slogan, vous le savez bien, n’a rien d’original. Il doit tout au Ne Pas Subir, qui a été la devise de l’héroïque Maréchal De Lattre de Tassigny, vendéen comme nous deux.  

Ne Pas Subir fut la devise d’un homme qui a tout sacrifié sa vie durant pour résister notamment à la barbarie nazie qui ensanglanta, parmi tant d’autres, nos campagnes. Je déplore que ce souvenir ne perdure pas. Je peux toutefois le concevoir. On peut bien se recueillir devant une tombe, même vide, ou devant un calvaire. On éprouve plus de difficultés à honorer la mémoire de gens transformés en cendres dans une plaine polonaise.

Ne Pas Subir. “Cessez de faire grand cas du nazisme”, clame-t-on trop souvent. De l’eau a coulé sous les ponts. Le temps s’écoule, le monde avance. “Qu’attendez-vous pour faire de même au lieu de ressasser de vieilles antiennes ?”  Peut-être se rappeler que l’ennemi n’avait rien d’exogène. Cet ancien ennemi nous ressemblait si bien qu’il a réussi à instiller le poison de la collaboration dans notre propre organisme. 

En somme, nous ne subirons plus, car nous ne voulons déjà pas subir. Nous avons déjà trop subi venant de chez nous. 

Lors de la Fête de la Pomme, le 20/09/2025 j’ai écouté avec beaucoup d’attention votre discours. Les Vendéens se reconnaissent entre eux. Vous vous décrivez comme un “enfant de la ruralité” et je me reconnais en cela,  car mon enfance a été façonnée par mes visites régulières chez mes grands-parents paternels qui avaient une exploitation agricole. Vous vous décrivez encore comme un “provincial” et je me reconnais encore en cela, car si je vis et travaille en région parisienne depuis plus de vingt ans, je me réfère encore et encore à mes racines qui ont conditionné un paysage mental permanent.

Il faut être vendéen pour réaliser à quel point une géographie peut déterminer un être humain. La Vendée est littoral océanique, plaine, forêt et bocage. Nous vivons au rythme des saisons et il n’est pas difficile d’éprouver un sentiment très romantique de ravissement devant le spectacle d’une tempête océanique.  Je voudrais citer Saint-Exupéry, pour illustrer mon propos, qui faisait dire à son héros dans Le Petit Prince : “J’ai toujours aimé le désert. On s’assoit sur une dune de sable. On ne voit rien. On n’entend rien. Et cependant quelque chose rayonne en silence.” Les grands espaces vous poussent à la contemplation. Et parfois, “quelque chose rayonne.” J’ai pu éprouver les mêmes expériences panthéistes en forêt, lorsque le regard passe des hautes frondaisons bruissant dans le vent aux insectes minuscules fouissant dans l’humus et le réseau mycorhizien. Je n’avais rien d’autre en tête lorsque j’ai écrit mon roman La Chasse Comte : je voulais faire éprouver à mon lecteur ce que “forêt” veut dire. Par forêt, j’entends la mienne, la forêt de Mervent, pas une autre. La faire éprouver était une irréalisable gageure expérimentale. Il fallait une histoire. C’est pourquoi j’ai récrit la légende de la chasse-galerie, elle aussi vendéenne. La boucle s’est ainsi refermée sur elle-même. Il ne s’agit à aucun moment d’entre soi exclusif ; chacun, d’où qu’il vienne, sera reçu en hôte.

Toujours dans votre discours, vous avez comparé Normandie et Vendée, comme une “même France”, “la mer pour le grand large, pour l’esprit de la conquête ; et puis la terre pour l’enracinement, la profondeur.” Magnifique description (n’y voyez aucune ironie mal placée de ma part), même si je ne partage pas votre point de vue sur “l’esprit de conquête”, car nous ne sommes pas des conquérants. Vous avez enfin conclu votre propos en prononçant ces paroles emblématiques : “C’est ce qui nous caractérise, […] cet équilibre.” Certes, mais lequel ? Il est des traditions, des us et coutumes, des habitudes funestes et mortifères, profondément vendéens, que j’aurais préféré ne pas voir perdurer. 

Nous savons qui nous sommes. Les autres Français n’en ont cure. La Vendée est souvent réduite à une collection de stations balnéaires et à un parc à thème pour le mieux, un département poussiéreux où subsiste une idolâtrie de l’ancien régime pour le pire. Ce n’est pas une caricature, mais un déni de réalité. Nous ne sommes en rien différents des autres français. Si notre géographie nous a singularisés, nous ne sommes ni des modèles ni des monstres. C’est pourquoi l’équilibre vient bien souvent à nous manquer. 

Les cartes postales les vignettes Instagram retiennent les plages de sable fin et l’océan, c’est un fait. La Vendée est aussi  Postes fermées, gares démantelées, commerces n’ayant pas trouvé de repreneurs et friches industrielles. Nos hameaux et nos patelins se désintègrent, victimes de l’entropie consécutive à la mondialisation forcée. Nos usines ont fermé, nos services publics sont en déshérence. Nous sommes espoirs et ambitions déchus. Nous n’avons plus à subir une nouvelle violence, tant il semble que nous générons autant de violence que nous dirigeons avant tout vers nous-mêmes. Elle est si bien enracinée en nous, qu’avant même d’endiguer les flux de stupéfiants qui nous détruisent, il faudrait éradiquer en nous notre soif de sédation. 

Le 3 janvier 2025, vous aviez offert à vos collègues ministres une bouteille de trousssepinette, produit d’épicerie fine on ne peut plus endémique de notre terroir. Nous n’en consommons pas, du moins nous n’en achetons pas. Nous la fabriquons. Ce n’est pas toujours un nectar et le taux d’alcool des productions familiales est souvent stratosphérique. N’importe quelle grande surface vendéenne le confirmera, les plus gros volumes de spiritueux restent les apéritifs anisés. Plus forts, moins chers. Un rapide examen montrera que les bières les plus vendues sont les 50cl très alcoolisées. Plus fortes, moins chères. Nous ne sommes pas moins tempérants qu’ailleurs, nous subissons notre refus de l’équilibre. Ainsi, j’ai toujours été frappé par les cratères qui constellent nos bas-côtés et nos fossés. Pas des impacts, des cratères. Il faut imaginer la cinétique nécessaire pour laisser un tel stigmate. Un bouquet de fleurs accroché à un platane ou déposé à même le sol viendra consacrer le souvenir d’un drame humain selon nos traditions. Il n’en demeure… L’alcoolisation massive est une autre de nos traditions, témoignant d’un invraisemblable désir d’autodestruction. Et nous sommes un segment de marché idéal pour les sycophantes des laboratoires pharmaceutiques à en croire notre consommation de benzodiazépines.  

De quel équilibre parlons-nous encore ? Le sens de la tradition, de la famille, du travail, des valeurs catholiques ?  Toutes nos traditions ne sont pas indispensables, nous l’avons vu. La cellule familiale est de prime importance, je ne le nie pas, mais elle s’étiole. Le travail a toujours été une valeur refuge car nous sommes durs au mal et, pardonnez ma familiarité, nous avons toujours cru que tant que nous travaillions dur, rien ne pouvait merder ; mais les usines ont fermé. Restent alors nos valeurs catholiques, car “nous sommes tous enfants d’Adam” (Candide, Voltaire). Soit. Mais le clergé a longtemps entretenu le mythe des indulgences, surtout si elles étaient monnayées en numéraire ou en biens de valeurs. Mon arrière-grand-mère s’est ainsi faite dépouiller par les harpies de sa congrégation. “Nous sommes tous enfants d’Adam”, et pourtant ma grand-mère maternelle venait d’une famille si pauvre qu’elle a été louée comme esclave domestique durant sa prime enfance. Et mon grand-père maternel, instituteur par conviction profonde du service, précisément au sens militaire du terme, a souvent été ostracisé et vilipendé pour avoir été un hussard noir de la République. Il est aussi vrai que nous n’avons pas toujours fêté le 14 juillet chez nous, du moins pas partout. De qui subissons-nous, sinon de nous-mêmes ? 

Quel est alors cet équilibre ? Je ne peux pas le voir comme un immobilisme, j’aimerais le penser comme une dynamique permanente d’adaptations. En sommes-nous seulement capables ? Nos démocraties se fragilisent déjà de l’intérieur. Il n’est pas un élu qui ne lorgne pas vers la prochaine échéance électorale. Le mot “projet” a été à ce point galvaudé qu’il a vidé de son contenu sémantique. Quand j’entends le mot “projet”, je comprends qu’il s’agira d’une énième fuite en avant éperdue. A aucun moment ne sera pris en compte l’intérêt des générations futures. Actuellement, en France, tous les partis politiques sont avant tout des écuries de vainqueurs putatifs se souciant peu du futur à long terme, trop occupés à guigner la victoire en suivant un calendrier imaginaire. Si Ne Pas Subir est une devise que j’ai intériorisée très tôt, je voudrais également citer les paroles ô combien nihilistes de C. Mc Carthy dans La Route : “Le lendemain ne faisait pas de préparatifs pour eux. Le lendemain ne savait même pas qu’ils existaient.” Nous allons fortement subir.

M. Retailleau, je peine à adhérer à votre programme pour 2027. Je ne vois pas de progrès, je vois une nouvelle fuite en avant. Le néolibéralisme nous tuera, à moins que nous soyons condamnés à agoniser éternellement, et nous continuerons à subir. Il semble que la politique consiste maintenant à tirer le temps vers le présent plutôt que vers l’avenir. J’entends parfaitement les craintes que vous exprimez, car nombre de nos concitoyens les éprouvent. Mais on ne peut bâtir un programme sur “nous contre eux”. Erich Maria Remarque faisait observer avec beaucoup de sagesse dans A l’Ouest, rien de nouveau que “les gens d’en face” lui étaient très familiers. Et pour cause… De grâce, ne voyez aucun angélisme de ma part. Je suis fonctionnaire d’état, j’ai moi aussi à cœur de servir, c’est une histoire de famille. Et j’ai très fortement l’impression de tenir les tranchées de la république française. Pas d’angélisme donc, de l’analyse de données brutes. Nous avons besoin de générosité et d’humanisme par pur intérêt de fédérer. Je déplore tout autant que vous “l’archipélisation” de notre société, même si je ne partage pas les connotations que le mot véhicule. Mais je vous en conjure, pas plus de haine. Nous nous haïssons déjà tellement qu’il me semble inconcevable d’ajouter une nouvelle brique de haine, sans que l’ensemble ne s’effondre et ne nous ensevelisse. Certes, nous pouvons bien jeter l’anathème sur la prétendue violence ontologique des ces “migrants prêts à nous envahir et pour qui le viol, le dépeçage, le meurtre et le massacre seraient ataviques”. Mais le raisonnement ne tient pas. Conrad fait dire à son héros, Marlow, dans Au Cœur des ténèbres : “Non, ils n’étaient pas inhumains”. Et c’était ça, le pire, finalement : être obligé de douter de leur inhumanité. Il fallait du temps pour en arriver là. Vous et moi avons lu Primo Levi, Hannah Arendt et Christopher Browning. La concorde est totale dans leur propos. D’où vient ce grand mal qui nous ronge ? De nous. Il y a toujours été. Nous nous subissons.

Selon l’ONU, il y aura 250 millions de réfugiés climatiques en 2050 si rien n’est fait. Tous ne déferleront pas sur notre territoire, beaucoup de réfugiés se déplaçant à l’intérieur de leur propre pays. Le rapport de l’ONU n’en faisait pas mystère, ces réfugiés appartiendront à tout pays frappé de conditions climatiques extrêmes. Nous n’y échapperons pas nous mêmes, puisque la Vendée s’amenuisera avec la montée des eaux. Depuis combien de temps le GIEC nous a-t-il mis en garde ? Cela ne relève pourtant pas de la fatalité tragique, même s’il semble que l’hybris soit la seule dominante politique vérifiable. A La Faute sur Mer et à Longeville sur Mer, je n’ai cessé de voir reculer le trait de côte. On ne peut légiférer contre une vague. Le Museum national d’histoire Naturelle nous fait observer qu’il y a trois fois moins d’oiseaux dans nos campagnes. Je me rappelle, il y a peu, alors que je me promenais en forêt de Mervent, le silence inquiétant qui y régnait. Pas de chant d’oiseaux, plus d’oiseaux. Au moins la forêt était-elle ouverte… En août 2022, elle a été fermée par décision préfectorale au plus fort des risques d’incendies. Les espèces animales et végétales suffoquent puis crèvent. Nous risquons d’être les témoins de paysages dystopiques, comme le figurait allégoriquement Ballard dans La Forêt de cristal. A trop gérer le court terme, nous allons assister impuissants à l’engloutissement de notre département par l’océan. Quid de nos éleveurs et producteurs locaux, déjà écrasés par une politique agricole kafkaïenne et léonine qui favorise les très grosses exploitations ? Bien sûr, il est permis de voir cyniquement le verre d’eau à moitié plein : nous pourrons renommer Maillezais en Maillezais sur Mer et recycler le brise-lames de l’abbaye. Mais ce retour en arrière aura un prix, car nous n’aurons plus nulle terre, nulle racine, nulle tradition et nul terroir dont nous prévaloir. 

Romancier de Science-Fiction et Fantasy noire, mon propos est souvent inquiétant. Mais l’auteur n’est qu’une fraction infime de l’homme, et je continue de croire en un avenir possible de l’être humain. En conclusion, je voudrais citer le général d’armée Pierre de Villiers, ancien C.E.M.A. de 2014 à 2017, lui aussi vendéen : “Je veux demeurer un passeur d’unité et d’espérance, sans rancœur ni polémique.”

Par R.A.R., romancier

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