Lionel Jospin et moi

Lionel Jospin et moi
© Milliped

Droiture et rectitude.
Ce sont des mots que l’on utilise souvent pour me décrire.

Aujourd’hui, ils s’imposent surtout pour évoquer Lionel Jospin, qui vient de nous quitter. Et ce n’est pas un hasard si ces mots résonnent autant pour moi.

J’ai débuté ma carrière en 1999, tout juste sortie de mes études, comme assistante parlementaire, au cœur d’une majorité de gauche plurielle. Il y avait alors une atmosphère particulière. Une forme d’élan collectif. Le sentiment, très concret, que nous étions en train de changer la vie de nos concitoyens.

En tant que militante socialiste ayant fait le choix de la collaboration politique, c’était plus qu’un engagement : c’était une évidence. Nous étions au cœur du réacteur. Chaque amendement, chaque projet, chaque proposition de loi était travaillé avec une exigence extrême. Les études d’impact étaient examinées avec attention. Les interventions étaient ciselées, parce que derrière chaque mot, il y avait des conséquences bien réelles.

Les textes étaient discutés collectivement. Les députés socialistes, notamment en affaires sociales, se réunissaient pour les améliorer. On pourrait croire qu’une majorité facilite tout. Mais ce n’est pas si simple.

Je me souviens de certaines avancées que nous n’avions pas obtenues, là où les communistes, ou les écologistes, avaient su peser, parfois en conditionnant leur vote. Cela m’a profondément marquée. Et cela a forgé une conviction : les majorités disciplinées à l’excès ne sont pas une force pour la démocratie. Elles réduisent la capacité d’influence, elles affaiblissent le débat.

Que reste-t-il de ces années ?
Beaucoup.
Les emplois-jeunes, la prime pour l’emploi, la CMU, l’AME, le droit des malades, l’APA, le PACS, le congé paternité, le rétablissement du droit du sol, la loi SRU, les 35 heures…
Autant de réformes structurantes, portées avec conviction, qui ont profondément marqué notre modèle social et dont beaucoup demeurent.

Je travaillais plus particulièrement sur les affaires sociales. Je me souviens de Martine Aubry, de ses équipes, de celles et ceux qui ont poursuivi son travail, et d’autres qui ont pris des chemins différents.

Je pense aussi à Paulette Guinchard.
Lionel Jospin avait fait le choix de nommer une femme issue du terrain, infirmière psychiatrique, comme secrétaire d’État chargée des personnes âgées, pour porter une réforme majeure : l’allocation personnalisée d’autonomie. Elle parlait avec un accent bisontin assumé, parcourait la France pour expliquer ses réformes – l’APA, les CLIC, la formation, la prise en compte des personnes âgées, « les vieux », comme elle disait avec simplicité. C’était cela aussi, cette époque : des parcours, des convictions, et un lien direct avec le réel.

J’ai rencontré beaucoup de personnes engagées, exigeantes, sincères. Pour un début de carrière, cela a été une école incomparable.

Sur le fond, bien sûr, avec l’apprentissage de nombreux domaines. Mais surtout sur la manière de faire de la politique.

Une politique fondée sur l’exigence morale, la loyauté, la droiture.
Une politique où la rectitude n’était pas un mot abstrait, mais une pratique quotidienne.

Oui, il est possible de faire de la politique ainsi. Et je n’ai jamais souhaité m’éloigner de ces principes.

J’ai aussi appris de la défaite du 21 avril 2002. Il y avait sans doute trop de confiance. Une campagne menée principalement sur le bilan, avec l’idée que cela suffirait.

Je me souviens de celles et ceux qui s’étaient « fait plaisir » au premier tour… et beaucoup moins au second. Ce moment a laissé une trace.

Depuis, je ne cède pas à la facilité. Je sais aussi que les formules creuses ne servent pas à grand-chose. Les répéter mille fois ne leur donne pas plus de substance ni de vérité.  Je prends le temps de réfléchir, de discuter, d’analyser, d’expliquer et de confronter.  On me dit péremptoire ou donneuse de leçons, alors que c’est une conviction qu’en politique, rien n’est jamais acquis. Et qu’il est nécessaire de remettre cent fois l’ouvrage sur le métier.

Alors aujourd’hui, je veux dire simplement : merci, Monsieur Lionel Jospin.

Merci pour les réformes que vous avez portées, et qui ont durablement transformé notre pays.
Merci pour l’exigence que vous avez incarnée en politique.
Même si cet héritage est, trop souvent, inégalement poursuivi.

Et merci, pour ce que cette période m’a apporté. 

À titre personnel.

La vérité d’abord

À propos de La pensée du jour

Cette rubrique accueille des chroniques, des lettres, des récits. Ici, la vérité est d’abord une exigence de bonne foi : dire d’où l’on parle, ne pas travestir, ne pas humilier.
Le “je” n’est pas un argument d’autorité : c’est un point de départ. Il ne remplace ni l’enquête, ni les données, ni le débat.

Auteur-ice

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