Née en novembre 2025, l’initiative anonyme Dénonce ton asso met en relation victimes et témoins d’abus au sein d’organisations associatives. Un espace de solidarité pour rompre l’isolement et restaurer la confiance dans un secteur souvent perçu comme irréprochable.
Pouvez-vous vous présenter en quelques mots, ainsi que Dénonce ton asso ?
J’essaie de protéger mon identité depuis que d’autres comptes m’ont raconté faire l’objet de plusieurs plaintes. Une personne qui tient un compte anonyme sans forme juridique comme le mien m’a parlé de cinq plaintes contre elle. Elle n’a pas suffisamment protégé son identité au début et des agresseurs l’ont retrouvée.
Dénonce ton asso a vu le jour le 20 novembre 2025. C’est une initiative de mise en relation de victimes et (ou) de témoins d’actes répréhensibles dans le milieu associatif (ex. : maltraitance, abus, fraude, vol, dénigrement, harcèlement, bris de confidentialité, emprise, violences en tous genres, harcèlement, agression sexuelle, abus de pouvoir, abus de faiblesse, etc.) Par crainte du rejet, les personnes témoins et victimes partent et (ou) s’isolent. Elles n’agissent pas seules pour dénoncer des personnes qui sont souvent bien vues dans le tissu associatif local. Chaque fois qu’une personne bénévole de bonne foi est témoin ou victime d’actes de malveillance ou d’abus, de fraude ou autre, c’est sa confiance qui s’érode. Pourtant, le tissu associatif agit en complémentarité des institutions.
Nous sommes présents sur Instagram – c’est notre compte principal – mais aussi sur Facebook, LinkedIn et Mastodon. Nous offrons un espace de consultation d’annonces anonymes et non diffamatoires, lequel permet aux victimes d’entrer en communication et d’envisager ensemble, si tel est leur désir, des démarches de signalement ou plus.
Valeurs et principes d’application :
- Humanisme et empathie : Prendre connaissance de faits sans jugement, dans le respect et la bienveillance. En cas de correspondance présumée, revenir vers la personne demandeuse pour vérifier et savoir si elle souhaite poursuivre.
- Solidarité et cohésion sociale : Participer à la construction d’une société plus juste en aidant les victimes à se regrouper.
- Civisme : Considérer que les faits rapportés concernent l’ensemble de la société puisqu’ils sabotent la confiance de la population et des bénéficiaires.
- Investissement, loyauté et confidentialité : Tenir compte du statut de victime et (ou) de témoin, assurer une communication claire et un suivi chaque fois que nécessaire. Demander la permission avant chaque geste (validation de la publication proposée, validation de la correspondance et du souhait de poursuivre).
- Respect de la diversité sans discrimination, sexisme, validisme, âgisme et oppression sous toutes ses formes.
Credos :
- Vous n’êtes pas seul.es victimes, mais vous ne le savez pas.
- Le savoir, c’est le pouvoir.
- Une autre victime a besoin de toi.
- Le « karma » est lent ? Prenez les devants.
Racontez-nous la genèse de Dénonce ton asso…
Je cherchais une idée de lutte contre les violences associatives depuis quelques mois et cette idée m’est venue un jour, alors que je consultais le compte de Collectives. Je me suis dit que j’allais créer des appels à témoins. Deux semaines plus tard, le compte était créé.
Quel a été l’élément déclencheur de cette prise d’initiative ?
J’ai fréquenté bon nombre d’associations. Au début, je ne remarquais jamais rien, sauf quand c’était flagrant. J’ai connu un organisme de bienfaisance où trois personnes (des notables) se sont unies pour détourner une somme énorme, avant d’attaquer la structure en justice. Devinez qui a perdu ? L’organisme a été condamné à verser des dommages et intérêts pendant des années. Pendant ce temps, sur place, l’électricité était coupée, les bénévoles faisaient le ménage des locaux, le loyer n’était pas toujours payé, etc. L’organisme n’avait, bien entendu, plus les moyens d’aider personne. Pour couronner le tout, des prédateurs (parfois des gens bien, ayant une bonne image sociale) affluaient pour enfoncer un peu plus l’association ! C’est ainsi qu’un bon samaritain a proposé un prêt à 18 % d’intérêt. Il avait déjà créé une autre association dont le but occulte était de détourner des subventions (et ça marchait). Heureusement qu’il a été repéré.
J’ai été aussi la confidente d’une personne dont l’amie (appelons-la Marie) volait régulièrement dans la caisse d’une entité d’aide aux personnes précaires, en plus de s’en vanter. Pourquoi ? Notamment parce qu’elle ne supportait pas la responsable (que nous appellerons Rose), désagréable avec tout le monde. Rose était d’un abord difficile pour une raison : elle se servait aussi dans la caisse. Il fallait que tous les regards soient tournés vers le comportement problématique de Marie (personne ne connaissait l’étendue de ses méfaits à ce stade, mais elle critiquait tout le monde, ce qui suffisait à soulever l’inimitié). Quand Marie est partie, les membres se sont occupés de l’affreuse Rose, et quand cette dernière a été remerciée, les recettes ont drastiquement augmenté sans changement de fréquentation. Les membres ont eu des doutes dans leur coin et semblent en avoir plus ou moins parlé, peut-être entre ami.es, mais aucune vraie discussion n’a eu lieu sur le sujet. C’est donc la porte ouverte à un épisode 2.
Une autre fois, un vétérinaire m’a confié qu’il était bénévole dans une grande association de protection des animaux. Il avait pour mandat d’éplucher des études. Quand il a mis le doigt sur des incohérences entre le plaidoyer et le contenu de certaines études, il a voulu en parler pour que l’association tente de repenser ses orientations. Cruelle erreur de jugement ! Il a été remercié immédiatement et on lui a interdit l’accès aux locaux du jour au lendemain.
Quand j’ai finalement été victime directe, j’ai vu comment la mécanique, qui semble presque irréelle, fonctionnait. J’ai dénoncé un prédateur sexuel qui avait été admis dans une association pour personnes vivant avec un handicap (visible et invisible, intellectuel ou non). L’association a été prévenue qu’il y avait un problème, mais a choisi de l’admettre quand même. Une victime s’est déclarée au sein de l’association, mais une travailleuse sociale a jugé opportun de dire “qu’on ne savait pas si on devait la croire, parce qu’elle a fait un séjour en hôpital psychiatrique”. Une troisième victime (moi) est allée prévenir. On s’est initialement moqué de moi, puis on m’a demandé de ne rien dire à personne. Puis, j’ai insisté et bien expliqué qu’il y avait eu un souci de gestion de ce cas. Résultat : exclusion pour “manipulation” et “harcèlement”. La “gérante” de l’association, qui en est la principale prestataire de services (ce qui est déjà douteux), a même demandé à l’organisme parrain de m’intimider par lettre recommandée. Après tout, je n’étais que la troisième à donner l’alerte. Les gendarmes ont été très gentils, par contre. Le gars était connu de leurs services et il avait déjà fait plusieurs gardes à vue.
J’avais aussi remarqué de la maltraitance et des manipulations. Peu de temps avant mon renvoi, un deuxième prédateur sexuel a été démasqué. Il n’a été renvoyé que lorsqu’il a agressé une membre influente de l’association. Celle-ci a expressément demandé à ce que je ne sois pas prévenue de son renvoi à cause de tout ce qui s’est passé. Mais quand elle a su qu’il avait tenté une manœuvre avec moi, elle a eu peur et m’a téléphoné. C’est elle qui m’a informée qu’il avait créé deux autres problèmes avec deux autres membres auparavant, et elle m’a fait croire que j’avais été oubliée dans les communications. Les deux autres membres ayant eu des problèmes ont tout intérêt à se taire si elles ne veulent pas que ça se passe mal pour elles.
Je pourrais continuer longtemps. En général, c’est tout un système qui est mis en place dès la création de l’association, quand la personne créatrice est mal intentionnée. Dans le cas qui m’occupe, j’ai retrouvé cinq personnes ayant divers griefs contre cette association. Toutes pensaient soutenir la cause de personnes vivant avec un handicap d’une manière ou d’une autre… toutes ont été évincées. Je me suis sentie extrêmement chanceuse d’avoir retrouvé ces cinq personnes : je tenais ainsi la confirmation que je n’étais qu’un témoin gênant, et certainement pas la manipulatrice harceleuse vexée qui était dépeinte.
Que sait-on, à date, du phénomène de maltraitance militante au sein d’organisations associatives ?
Il existe quelques ouvrages sur les horaires à rallonge et les conditions de travail épuisantes des employés d’associations. Je ne connais pas le sujet. Des voix se sont élevées contre certains groupes ici et là, notamment dans Mediapart au sujet du Refuge (LGBT) et du comité Justice pour Adama… il y en a d’autres. Nous ne réagissons pas trop à l’actualité. Nous nous concentrons surtout sur les récits qui nous sont directement confiés. Le milieu associatif échappe à beaucoup de contrôles et jouit d’un préjugé positif au sein de la population. On y trouve des bénévoles qui sont là pour contribuer à la société, tandis que d’autres pillent le travail militant, utilisent le savoir des bénévoles et exploitent leur altruisme à des fins personnelles, dans le plus grand mépris de la cause qu’ils ou elles prétendent servir. Il y a aussi énormément de personnes qui n’ont aucune, mais absolument aucune idée de la manière de gérer des abus sexuels au sein des associations et qui finissent par se ranger du côté des agresseurs ou par punir les victimes d’une manière ou d’une autre. C’est exactement pareil dans le monde du travail ou dans la vie privée.
Avez-vous mené un état des lieux dudit phénomène, si oui, par quels moyens et quel bilan en a-t-il résulté ?
Non. Nous connaissons quelques dérives :
- le phénomène du volontourisme
- les rallyes qui se prétendent humanitaires auxquels il faut payer pour participer
- les associations au nom parapluie qui cachent une dérive sectaire. Exemple inventé : l’Association pour l’épanouissement des mères et des enfants : qui serait contre ? Personne. Quelle est la mission ? Bonne question.
- les associations qui sont en fait des entreprises. Quand une prof de yoga crée par exemple une association pour avoir une structure de cours légale. Mais nous n’avons rien contre ce type d’association-là.
Et voici les sujets pour lesquels nous avons été majoritairement contacté.es jusqu’à aujourd’hui :
- manque de respect des bénéficiaires en raison de manques de formation ;
- manque de respect du RGPD, de la confidentialité ;
- absence d’aide malgré des campagnes de séduction dans les médias, auprès d’influenceurs, des parrains fortunés ;
- maltraitance de bénéficiaires en état de vulnérabilité ;
- gouvernance autocratique qui masque potentiellement des actes illégaux ;
- violences sexuelles et pédocriminalité ;
- harcèlement ;
- abus de pouvoir, culpabilisation des bénéficiaires, manipulations ;
- validisme ;
- etc. !
Tout peut se passer n’importe où. Tant qu’il y a de l’opacité, une gouvernance isolée, des personnes charismatiques que l’on admire ou des personnes que l’on craint, on peut se dire que le terreau est fertile.
Plus les bénéficiaires sont vulnérables, plus le risque augmente, d’autant plus que population vulnérable = possibilité de subvention !
Dans la quasi totalité des témoignages que nous avons eus, ce sont les victimes qui partent. Parfois, elles sont exclues avec pertes et fracas. Et on ne parle pas nécessairement d’associations qui ne militent pas. On parle parfois d’associations féministes, d’aide aux personnes précaires, handicapées, psychiatrisées ou aux enfants, etc.
J’ai aussi lu le rapport de la Fondation pour le droit continental, qui porte plutôt sur l’aspect économique des associations, et une phrase m’a marquée :
“Malgré l’importance indéniable des associations pour l’économie française, il n’existe à ce jour aucun dispositif de suivi fiable de ces structures. S’il existe un Répertoire national des associations (RNA), son contenu ne reflète que les déclarations d’associations effectuées en préfecture et ne fait en aucun cas l’objet d’une vérification.”
Quel est votre périmètre d’action ? National ? International ?
Nous acceptons les témoignages et les appels visant toute association francophone. Nous sommes là pour (re)donner espoir aux personnes et leur ouvrir des horizons.
Par quels moyens les victimes de violence au sein de structures associatives peuvent-elles vous contacter ?
Nous sommes principalement sur Instagram, mais aussi sur Facebook, sur LinkedIn et sur Mastodon. Les victimes sont invitées à écrire un courriel ou un message privé.
Quel processus est ensuite mis en place pour le suivi des dossiers ? Quelles actions menez-vous ensuite pour aider les victimes à obtenir gain de cause ?
Nous prenons note de ce que la personne souhaite ou essayons de réfléchir avec elle à ce qui est le plus approprié. Nous lui faisons valider son témoignage ou son appel et le publions. En général, nous lui demandons qui sont les personnes à éviter/les protagonistes de l’histoire.
Une fois l’appel publié, nous faisons un travail de fond pour l’acheminer à divers comptes de la région et le faire connaître à des personnes ciblées.
Parfois, les personnes mises en cause nous écrivent. Le comportement de celles auxquelles nous avons eu affaire était tellement évident que nous n’avons eu aucune difficulté à les démasquer.
Vous êtes présent-es sur les réseaux sociaux. Comptez-vous ensuite multiplier les points de contact et de communication (site(s) web, bureaux physiques locaux etc.) ?
Nous resterons anonymes, sans entité juridique.
Il nous est arrivé de tenir un stand physique, pour parler à des personnes qui ne sont pas sur les réseaux. Nous parlons aussi de l’initiative en privé, à des personnes qui nous entourent, à des soignant.es, etc.
Quels sont vos objectifs à court, moyen et long termes ?
Nous aimerions avoir davantage d’abonné.es pour avoir plus d’appels et de témoignages, sensibiliser un maximum de personnes, obtenir un maximum de réponses et faire un petit peu peur à certain.es.
Quelles sont vos priorités actuelles en termes de besoins humains, financiers et logistiques ? Comment les personnes qui nous lisent en ce moment peuvent-elles vous aider à faire la différence et à mener à bien votre mission ?
J’ai une publication intitulée “Nous aider ou participer, comment ?” qui relate ce que tout un chacun peut faire pour nous donner un coup de pouce. Les frais actuels sont à notre charge. Si chaque bénéficiaire de nos services pouvait nous donner ne serait-ce que deux euros, nous serions très content.es. Avis aux intéressé.es !
Pouvez-vous partager (anonymement s’il le faut) un dossier, un cas, représentatif des abus que vous dénoncez ? Son traitement ? Sa conclusion et ce qui a permis de mettre au jour des violences militantes et de permettre à la/aux victime(s) d’avoir gain de cause au sein de leur association ?
Comme nous n’existons que depuis le 20 novembre 2025, nous n’avons aucun dossier clos.
Deux exemples :
1. Nous allons essayer de rester vague pour protéger les personnes qui nous font confiance autant que nous pouvons et éviter d’attirer des protagonistes (même s’ils nous trouvent quand même).
Une association A, à visée sociale, a été signalée. Il se trouve que des élu.es étaient depuis un certain temps sur la piste de A. Hélas, il fallait des preuves. La personne à l’origine du signalement en avait. On a tout d’abord retrouvé une association B qui avait des griefs contre l’association A. L’association B a consulté une avocate, qui a donné son avis. Pendant ce temps, une autre personne a vu le signalement et l’a fait suivre à l’une de ses amies, une élue. Cette élue et une autre élue nous ont contacté.es. L’association B et une élue nous ont parlé d’une ONG à consulter. L’ONG a discuté avec la personne à l’origine du signalement et en a tiré un long rapport anonymisé décrivant des manquements et leurs incidences juridiques. Ce rapport va aider une élue à entamer une saisine devant d’autres élu.es et à ouvrir une conversation. La personne à l’origine du signalement n’a donc été mise e contact avec aucune covictime, mais elle a quand même été agréablement surprise, et heureuse, de la tournure prise par les événements. Les élu.es étaient tout aussi surpris.es et heureux.ses de tomber sur cette personne qui possédait des preuves.
Tout s‘est passé très vite. Le premier mois, l’annonce était peu consultée, mais nous avons cherché des pages à aimer qui pourraient nous mener vers des victimes par voie de suggestion. C’est ainsi que nous avons été suggéré.es aux bonnes personnes et que tout a démarré.
2. Nous avons appelé le 3919 pour confirmer les dires d’une personne et tenter d’alerter. Nous nous sommes heurté.es à un mur, mais nous n’avons pas été surpris.es. Nous en avons fait une publication. Pour nous, il est crucial de dire aux gens que ce n’est pas parce qu’une entité porte le nom d’association que c’est quelque chose de bien ou d’utile. C’est la triste réalité. Pour nous, il est crucial que les personnes en quête d’aide frappent à toutes les portes. Quand vous publiez un appel à témoins pour trouver d’autres victimes ou des témoins, il peut ne rien se passer, ne rien se passer pendant un certain temps ou se passer quelque chose de totalement inattendu.
Dans le cadre de votre mission, nouez-vous des partenariats avec d’autres acteurs ? Si oui lesquels et avec quels objectifs/quelles missions complémentaires de la vôtre ?
Nous nous entretenons avec d’autres associations, oui, et d’autres acteurs et actrices militant.es. Il peut s’agir d’élu.es, d’avocat.es, de professionnel.les du travail social, etc.
Pour aller plus loin :
Suivre Dénonce ton asso : Instagram, Mastodon, Facebook, Linkedin