Interview.
Derrière le vacarme : Comment vous est venue l’idée de faire du fact-checking sur LinkedIn ?
Sylvain Tillon : Je suis présent sur LinkedIn depuis quinze ans environ. Il y a une dizaine d’années, sans que je ne sache trop pourquoi, la plateforme m’a classé dans le top 3 des personnalités à suivre, ce qui m’a permis de tripler mon audience en moins d’une semaine. Depuis lors, je m’astreins (lorsque j’estime que j’ai quelque-chose de pertinent à raconter) à publier un post par semaine sur le réseau. J’avoue également avoir un petit côté “troll” : je ne peux pas m’empêcher de réagir face à la bêtise et aux mensonges, que je ne supporte tout simplement pas. À l’époque, parallèlement à mes publications hebdomadaires, je commentais souvent, avec mon compte personnel, des publications que je jugeais trompeuses ou erronées. J’admets que mes commentaires n’étaient pas toujours très agréables ! Ce côté troll, je l’assume complètement. Je le revendique, même. Mais attention, jamais je n’ai attaqué quiconque sur son physique, son parcours scolaire ou professionnel, ou encore ses fautes d’orthographe. Les attaques de ce type sont pour moi inacceptables.
D.L.V. : Quelles étaient vos cibles privilégiées ?
S.T. : Je m’attaquais principalement aux histoires inspirantes complètement bullshit, aux publications copiées-collées depuis Reddit, ou encore Facebook. Sauf qu’en plus d’être un peu chronophages, ces debunks postés avec mon compte personnel ne cadraient pas forcément avec l’utilisation que j’avais de LinkedIn par ailleurs, dans le cadre professionnel. C’est partant de ce constat que j’ai créé, avec un ami, la page Copypost pour dénoncer le plagiat, c’est à dire les personnes qui s’approprient des idées, des histoires, que d’autres ont déjà partagées sur d’autres réseaux. La page a rapidement acquis de la visibilité, nos réponses faisaient beaucoup rire les gens.
D.L.V. : Vous avez également dû subir quelques attaques…
S.T. : Oui, on nous a insultés, envoyé des lettres de menaces au bureau. C’est parfois monté assez violemment dans les tours. Suite à ces attaques, un avocat est venu nous défendre, en rappelant que dénoncer la bêtise ou le caractère mensonger d’un contenu ne revenait pas à attaquer son auteur et que cela ne pouvait de fait pas être assimilé à de la diffamation.
C’est ce même avocat qui, en 2020, m’a appelé pour m’alerter quant à un phénomène autrement plus inquiétant que de simples contenus plagiés : la présence croissante, sur LinkedIn, de publications visant à désinformer sur la crise sanitaire en cours. Ces publications émanaient entre autres de comptes ayant été bloqués sur Facebook ou Twitter, pour avoir posté, en nombre, de fausses informations. Nous avons donc créé la page C’est vrai ça ? en décembre 2020, avec pour objectif, à l’époque, de combattre en priorité cette désinformation autour de la pandémie de Covid-19.
D.L.V. : Quel en est le principe ?
S.T. : Nous invitons les personnes à nous mentionner en commentaire des publications qu’elles jugent improbables ou fausses, ou simplement au sujet desquelles elles se questionnent. Pour ce faire, elles peuvent aussi, si nécessaire, nous envoyer un message privé. Il est déjà arrivé par exemple que quelqu’un nous demande de vérifier les dires de son propre patron (rires) ! Lorsque nous sommes alertés par une mention ou un message, nous démarrons notre process de vérification et postons, à son issue, notre debunk en commentaire du post concerné.
D.L.V. : Comment l’association s’est-elle structurée ?
S.T. : Nous avons démarré ce travail à deux, avec mon ami avec lequel j’avais créé la page Copypost. Puis, au fil de semaines, les demandes ont afflué, de plus en plus nombreuses. Nous avons ainsi créé un petit groupe de personnes qui souhaitaient faire ce travail de fact-checking et de debunk avec nous. Aujourd’hui, nous sommes une vingtaine de bénévoles au sein de l’association. En l’absence de financement (nous le refusons), nous y passons nos soirées, nos week-ends, nos pauses café etc. Nous sautons sur la moindre occasion de nous marrer en apprenant quelque-chose. Je crois d’ailleurs que c’est cela qui nous rassemble : aimer en apprendre davantage sur à peu près tout et n’importe quoi. Nous sommes maintenant capables d’animer durant des heures des déjeuners dominicaux en famille sur des sujets aussi divers et variés que la fleur de verre, Staline ou les rhinocéros. Ces connaissances ont beau parfois paraître (ou même être) inutiles, je les trouve toutes absolument intéressantes !
D.L.V. : Combien de sujets traitez-vous quotidiennement à date ?
S.T. : Nous traitons environ 1.500 sujets par an, soit entre quatre et cinq par jour, sachant que nous recevons entre six et huit demandes quotidiennes. Nous arrivons donc à traiter deux tiers des sujets environ. Je ne vous cache pas qu’il arrive que tout cela ait un impact sur la santé mentale. C’est parfois déprimant de tomber dans les bas-fonds du Web. Ou quand les gens réagissent mal à nos commentaires, malgré les règles strictes de vérification factuelle que nous nous imposons.
D.L.V. : Pouvez-vous nous en dire plus sur votre méthode ?
S.T. : Premièrement, nous nous efforçons d’adopter un ton à la fois pédagogique, engageant et compéhensible par le plus grand nombre. Deuxièmement, chaque debunk est accompagné de sa ou de ses sources. Toutes nos sources sont ouvertes et consultables par tous. En outre, nous devons tous, quelle que soit notre ancienneté, soumettre nos debunks à un système de relecture en interne. Ainsi, même les plus expérimentés d’entre nous ont l’obligation de se faire relire par au moins l’un des huits membres les plus anciens de l’association. Les nouveaux doivent quant à eux être relus par trois bénévoles (anciens également) avant que leur texte ne soit posté. Nous nous imposons de traiter chaque sujet dans un délai maximum de 24 heures.
D.L.V. : Vos fact-checks sont-ils consultables en dehors de LinkedIn ?
S.T. : Tout est republié sur notre site cestvraica.com, que ce soit les debunks en tant que tels, les sources ou les données associées. Nos contenus et données sont partagés sous la licence Creactive Commons 4.0. Ils sont donc réutilisables gratuitement, dans un cadre pédagogique. C’est fait pour !
D.L.V. : Parlez-nous de votre communauté de fact-checkers…
S.T. : Nous ne nous connaissons pas tous, c’est cela qui est à la fois marrant et intéressant. Nous sommes un peu comme une communauté de gamers, tous fans du jeu de vérifier l’information ! Nous avons des âges et des emplois différents. De même, certains d’entre nous, s’ils sont francophones, ne sont pas français ou ne vivent pas en France. Nous venons d’horizons divers avec, pour seul impératif, de ne pas être encarté dans un parti pour limiter, autant que faire se peut, les biais idéologiques (sachant que tout le monde en a : nous apprenons aussi à les reconnaître à travers ce travail), ainsi que pour garantir notre probité. Nous portons une plus grande attention à certains métiers également, pour nous protéger des biais inhérents au lobbyisme. Nous ne sommes par ailleurs pas des experts dans un ou plusieurs domaines spécifiques. Cela ne nous empêche pas, évidemment, de faire appel à des experts lorsque la complexité d’un sujet le nécessite. Au fond, le travail le plus important, dans le fact-checking, c’est la recherche et, avant toute chose, de savoir quoi chercher. Cette recherche peut se révéler compliquée lorsqu’on nous soumet à vérification des articles très longs, présentant de nombreuses sources scientifiques. France Soir, qui s’est illustré, durant la crise sanitaire, par sa désinformation quotidienne au sujet de l’épidémie de Covid-19, en est un cas d’école. Le plus souvent, la plupart des informations et sources scientifiques présentées dans leurs articles sont exactes. Seulement, une seule information factuellement fausse, glissée au milieu du papier, fait s’effondrer toute la démonstration (qui, à première vue, semble pourtant se tenir scientifiquement) et rend de fait l’article mensonger dans sa globalité.
D.L.V. : Justement, vous dites que le plus souvent, une information n’est que très rarement 100 % vraie ou fausse…
S.T. : Concernant les images, surtout depuis l’avènement de l’IA générative, il y a vraiment des contenus qui sont totalement faux, inventés. En revanche, lorsqu’il s’agit d’information, beaucoup de contenus auxquels nous avons affaire ne sont ni complètement faux, ni complètement vrais. Ils sont, en réalité, le plus souvent à nuancer. Soit parce que l’information est prise hors contexte, soit parce qu’il s’agit d’une information qui a été tronquée (cherry picking) pour aligner les faits ou chiffres qu’elle présente avec une idéologie ou une opinion que son auteur veut faire passer.
D.L.V. : Dans le contexte actuel de campisme quasi-généralisé où, justement, tout tend à devenir soit tout noir, soit tout blanc et où, si l’on dénonce des dérives au sein d’un camp, cela signifie, pour un nombre croissant de personnes, que l’on défend forcément le camp d’en face, certains de vos messages doivent être compliqués à faire passer…
S.T. : Oui, sachant qu’en plus, ce n’est pas parce qu’une personne publie une fois une intox, que tout ce qu’elle dit est faux… Il y a de cela quelque temps, j’étais tombé sur une image montrant, dans un but de récolter des dons, des bâtiments ukrainiens qui auraient été détruits par l’armée russe. Or, l’image en question montrait en fait des destructions subies par des bâtiments…en Libye. Un cas typique de debunk où on a tôt fait de se faire qualifier de pro-Poutine ! Mais en réalité, dans toute guerre, il y a propagande. Et cette propagande a forcément cours des deux côtés. Sauf qu’un mensonge, quelle que soit la noblesse de son objectif, reste un mensonge. Et notre rôle, c’est justement de rétablir les faits face aux mensonges quels qu’ils soient, et quels que soient leurs auteurs et/ou les motivations qu’il y a derrière. Par ailleurs, mentir, même si l’intention est bonne, abîme durablement la confiance que les gens peuvent accorder à une personne ou à une institution. On l’a très bien vu durant la crise sanitaire. Le manque de cohérence du discours gouvernemental, par exemple au sujet du port du masque, a esquinté durablement la confiance des Français. C’est entre autres en se nourrissant des approximations du gouvernement et, surtout, des doutes qu’elles ont instillés au sein de la population, que les théories covidosceptiques et antivax ont pu autant prospérer à ce moment-là.
D.L.V. : Quel sont vos objectifs à court et moyen termes ?
S.T. : Cette année, nous avons pour objectif d’être intégrés dans le réseau européen des fact-checkers, pour que nos debunks puissent être repris par d’autres. Notre spécialité, ce n’est pas seulement le fact-checking, mais le fast-checking. Autrement dit, nous arrivons par exemple à debunker une intox en seulement 24 heures, là où des acteurs comme l’AFP Factuel ou Checknews le font en trois jours. La science démontre en effet que plus une intox est contredite rapidement, plus le debunk aura de l’impact. À l’inverse, plus le debunk tarde à être posté, moins il sera vu, moins les gens s’en souviendront et, à la fin, c’est la fake news qui restera !
En ce moment, nous lançons aussi un jeu pour collégiens, visant à leur apprendre à enquêter et à trouver par eux-même des informations. On a également déposé une demande d’enregistrement au RNCP auprès de France Compétences, pour une formation certifiante de vérification de l’information dans un cadre professionnel, à destination des équipes RH en entreprise. Il y a beaucoup de bullshit dans ce monde-là, beaucoup de pseudo-sciences et de pratiques non conventionnelles autour, principalement, du développement personnel et professionnel. Il est donc crucial que les salariés susceptibles d’avoir affaire à ces pseudo-praticiens et méthodes peu scrupuleuses soient formés sur le sujet.