« La campagne présidentielle se déroulera sur les réseaux », a déclaré Olivier Truchot sur RMC.
Cette affirmation n’est pas seulement réductrice, elle constitue une erreur épistémologique majeure, puisqu’elle réduit l’intégralité du champ médiatique à un sous-système particulièrement déformant.
Les plateformes numériques ne sont pas une agora. L’agora suppose une équité réelle de temps de parole, une visibilité relativement symétrique, une absence de curation algorithmique, ainsi qu’une contextualisation des échanges.
Rien de tout cela n’existe sur les réseaux. Les algorithmes de recommandation ne maximisent ni la vérité, ni la délibération, ni la représentativité : ils maximisent le temps passé (engagement proxy). Or cet « engagement » n’améliore en rien la qualité démocratique. C’est même très souvent l’inverse, au regard, notamment, de la structure de pouvoir qui régit les grandes plateformes, soumise à autant d’acteurs non-démocratiques dominants :
- propriétaires milliardaires
- équipes de modération très réduites
- ingénieurs ML qui décident de facto la visibilité politique
- états autoritaires (opérations massives)
La visibilité politique sur les réseaux n’est plus le fruit du nombre de followers ou de la qualité argumentative. Elle est très majoritairement une ressource allouée par des algorithmes opaques. Nous ( les citoyens/ennes) sommes dans une économie administrée de l’attention publique. Les campagnes qui « marchent sur les réseaux » sont dès lors très systématiquement celles qui pratiquent l’hyperbole émotionnelle, la polarisation, le storytelling manichéen, la production massive de contenus « excitants » (arousal) : c’est un filtre darwinien anti-délibératif.
Affirmer que « la campagne se déroulera sur les réseaux » revient à légitimer que le critère principal de légitimité politique est devenu la capacité à générer de l’engagement algorithmique. C’est une redéfinition extrêmement grave de conséquences et dangereuse du débat démocratique d’IDÉES.
Pour mémoire, les réseaux sociaux amplifient structurellement :
- les personnalités clivantes ;
- les discours de surenchère identitaire ;
- les rhétoriques conspirationnistes ;
- les effets de meute.
C’est à dire toutes les pathologies minant la démocratie représentative.
Affirmer que la campagne « se déroulera sur les réseaux » sans ajouter immédiatement « et c’est un énorme problème démocratique » revient objectivement à participer à la normalisation de cet état de fait : c’est de la complaisance active.
Les médias, malgré tous leurs biais, conservent encore des règles de pluralisme (CSA/Arcom), des obligations de vérification, une responsabilité pénale éditoriale, un temps d’antenne mesuré. Bef, tout ce que les plateformes (réseaux) n’ont pas et refusent toujours d’avoir.
Enfin, la formule « la campagne se déroulera sur les réseaux » participe du glissement sémantique majeur de ces quinze dernières années, assimilant l’espace public numérique à l’espace public tout court, alors qu’il n’en est qu’un sous-ensemble particulièrement dégénéré.
Dire cela sans précaution, c’est à la fois :
- sous-estimer la distorsion démocratique provoquée par les plateformes ;
- soutenir un système de production de légitimité politique échappant aux citoyens ;
- réduire le débat démocratique à une bataille d’engagement algorithmique.