Il a fondé Rightbrain pour ne plus revivre ce qu’il a vécu étudiant et apprenti. Âgé de 27 ans et atteint de troubles du spectre de l’autisme, Oscar Tessonneau a lancé en janvier 2024 un hebdomadaire généraliste qui accorde une place particulière aux troubles du neurodéveloppement et, fait rare, ne vise à employer que des personnes neuro-atypiques, notamment des autistes. Le journal, qui se veut progressiste, revendique un modèle payant et assume une ambition double : traiter l’actualité « comme un hebdo » et prouver qu’un autre cadre de travail est possible. Il raconte la genèse du journal, son rapport aux institutions, les contraintes économiques et le sens politique de cette aventure.
Interview.
D.L.V. : Rightbrain est né en janvier 2024. À quel moment et pourquoi, à l’époque, vous vous dites : « je lance mon propre journal » ?
Oscar Tessonneau : Au moment où j’ai compris que je ne rentrerais pas dans les cases telles qu’elles existent aujourd’hui. Si j’ai longtemps voulu travailler dans des structures dites “classiques”, je me suis, rapidement et malheureusement, heurté à des obstacles très concrets. C’est ainsi que j’ai fini par me dire : soit j’attends que le système se réforme, soit je construis un outil qui prouve, par l’exemple, que c’est possible.
D.L.V. : Cette idée, c’est quoi exactement ?
O.T. : Créer un hebdomadaire d’actualité qui permette à des personnes autistes de travailler. Les chiffres du chômage chez les personnes attetintes de TSA sont très élevés. Or, même si, dans les médias comme ailleurs, on parle beaucoup “d’inclusion”, les environnements de travail restent, dans les faits, peu adaptés. RightBrain n’a pas seulement pour objectif d’offrir un nouveau regard sur l’actualité, il se veut, aussi et surtout, un projet d’emploi et de méthode.
D.L.V. : Pourquoi avoir fait le choix de n’employer que des personnes neuro-atypiques ?
O.T. : Parce que je veux partir des besoins réels des personnes concernées, et pas de l’image que l’on s’en fait. Quand vous êtes autiste, les difficultés que vous rencontrez ne sont pas dues à “un manque de volonté” de votre part. Elles résident souvent dans les codes conversationnels implicites, la fatigue sociale inhérente au bruit ou, plus généralement, à une surcharge informationnelle. Si vous construisez un cadre de travail clair, prévisible, outillé, vous libérez de fait des compétences. J’ai trop souvent vu des personnes capables se faire exclure ou liciencier pour des raisons qui n’avaient rien à voir avec le fond, avec leurs compétences intrinsèques.
D.L.V. : Votre parcours personnel, justement, a été marqué par une expérience de discrimination en entreprise, que vous aviez par ailleurs à l’époque confiée à Mediapart. Qu’est-ce que cette histoire a déclenché chez vous ?
O.T. : Une rupture. À l’époque, j’étais en apprentissage. Avant même de commencer, j’avais signalé mon handicap et proposé des solutions comme, par exemple, solliciter un accompagnement extérieur, comme d’autres entreprises l’avaient fait lors de mes expériences précédentes. Cela n’a pas été pris en compte. Quand la situation s’est tendue, on m’a fait comprendre qu’il fallait que je “m’arrange vite”, que je me mette en mi-temps thérapeutique.
Au-delà de l’angoisse que cela a pu déclencher chez moi, cela m’a fait m’interroger. Comment, me suis-je demandé, un jeune en contrat d’apprentissage (et donc censé apprendre) peut se retrouver face à un rapport de force aussi brutal au sein de l’entreprise qui l’emploie ? Et que fait-on, ensuite, de cette violence-là ?
D.L.V. : Vous avez le sentiment qu’on vous reprochait un manque de compétences spécifique ou votre profil de manière générale ?
O.T. : Les deux sont liés. On me reprochait des erreurs, parfois très concrètes, tout en refusant d’adapter l’encadrement à ma situation. Surtout, on me reprochait une manière d’être, une façon de parler, d’écrire, de me présenter. Comme si je devais deviner les règles avant qu’elles ne me soient présentées. C’est typiquement là que l’autisme se heurte au monde du travail : on attend des implicites, et on sanctionne sans outiller.
D.L.V. : Parlons de votre journal. Rightbrain se veut un hebdomadaire généraliste doté d’une attention particulière aux troubles du neurodéveloppement. Vous le définissez comment ?
O.T. : Il s’agit d’un hebdomadaire d’actualité, au sens large : politique, société, international, culture… Et, en même temps, c’est un journal qui traite le handicap autrement. Pas comme une rubrique compassionnelle, pas comme une “cause” qu’on évoque de loin, mais bien comme un fait social et politique. Les troubles du neurodéveloppement concernent aussi bien l’école, la santé, l’emploi, les droits, que l’administration. Donc c’est pleinement de l’actualité !
D.L.V. : Vous prévenez vos interlocuteurs de votre handicap avant les interviews. C’est une manière de vous protéger ?
O.T. : C’est surtout une manière de clarifier les échanges. Je préfère que ce soit posé, plutôt que de laisser les gens interpréter ma façon d’être et de dire. Cela fluidifie nos échanges. Cela n’empêche pas en revanche la survenue de situations absurdes. Il arrive par exemple que des élus me disent ne pas comprendre ce que je dis, alors que je pose une question très concrète. Là aussi, on revient aux codes implicites.
D.L.V. : Vous avez obtenu des accréditations, notamment de l’Élysée. Pour un jeune média, ce n’est pas rien !
O.T. : Oui, et c’est important, parce que cela dit qu’on peut avoir eu un parcours cabossé, avoir été considéré comme “ingérable” dans une structure, et pourtant faire le travail. J’ai pu interviewer des ministres, avoir des échanges directs avec eux. Ce qui m’intéresse, ce sont les discussions concrètes, loin de la petite politique : comment les dispositifs fonctionnent, où cela bloque, et l’impact desdits dispositifs et, plus largement, des décisions politiques sur la vie des gens.
D.L.V. : Quel est votre modèle économique aujourd’hui ?
O.T. : Je défends un modèle payant, ainsi que le papier comme support privilégié de lecture. Le papier oblige à un autre rapport au temps. Vous êtes moins interrompu, vous lisez vraiment. Et, pour le journalisme, le payant reste un moyen de financer du temps de travail. Le “tout gratuit” est selon moi un frein à réaliser des enquêtes et, plus largement, un journalisme de qualité.
D.L.V. : Vous imprimez aussi dans un ESAT. Pourquoi ce choix ?
O.T. : Parce que faire travailler des structures qui emploient des personnes en situation de handicap fait partie de la cohérence du projet et que cela inscrit dès lors le journal dans une économie qui a du sens.
D.L.V. : Aujourd’hui, vous êtes seul à porter la production au quotidien ?
O.T. : Je suis seul sur l’essentiel, oui, même si j’ai des contributeurs et des aides ponctuelles, notamment sur la vidéo. J’ai aussi pu financer quelques piges, mais cela reste fragile.
D.L.V. : Quels sont vos objectifs à moyen terme ?
O.T. : Stabiliser le journal, augmenter le nombre d’abonnés, et pouvoir embaucher. J’aimerais obtenir le statut d’entreprise adaptée pour avoir des aides et créer des emplois. Mon idée, c’est que Rightbrain ne se résume pas un “témoignage”, mais devienne une structure durable.
D.L.V. : Qu’est-ce qui vous fait tenir malgré les obstacles et difficultés ?
O.T. : Quand je vois que le journal existe, qu’il sort, qu’il est lu, que certaines interviews ouvrent des discussions, je me dis que cela vaut le coup. Et puis il y a une idée qui ne me lâche pas : si moi je renonce, je renonce aussi à l’idée que d’autres, avec des profils similaires, puissent trouver leur place. Je refuse de laisser le système décider de cela à ma place.