“Travailleuses, travailleurs”, comme disait Arlette Laguiller en ouvrant chacun de ses discours.
Alors, on va parler du 1er mai. Et surtout, de cette étrange manœuvre parlementaire qui consiste à faire adopter une motion de rejet… par ceux-là mêmes qui portent le texte.
Oui, oui. Vous avez bien lu.
Si l’on cherche un point positif à ce double quinquennat d’Emmanuel Macron, c’est peut-être celui-ci : avoir rendu visibles, pour tout le monde, les subtilités – et parfois les contorsions – de la procédure parlementaire.
Alors, reprenons calmement.
La motion de rejet préalable est une procédure parfaitement encadrée. À l’Assemblée nationale, elle est prévue à l’article 91, alinéa 5 du Règlement. Elle permet, avant même l’examen d’un texte, de décider qu’il n’y a pas lieu d’en débattre.
Sur le papier, son objectif est clair :
- soit considérer que le texte est contraire à la Constitution,
- soit estimer qu’il n’y a pas lieu de délibérer.
La mécanique est simple : un orateur défend la motion, puis chaque groupe dispose de 2 minutes maximum pour s’exprimer. Ensuite, on vote.
Et si la motion est adoptée ? Le débat est purement et simplement supprimé. On passe au texte suivant. Mais là où cela devient intéressant (ou problématique) c’est après. Car le texte ne disparaît pas forcément. Le gouvernement peut décider de le réinjecter dans la navette parlementaire :
- direction le Sénat si l’Assemblée refuse d’en débattre,
- ou commission mixte paritaire si nécessaire.
Et là, vous commencez à voir la mécanique. Un Sénat clairement à droite,
une Assemblée qui n’a pas de majorité à gauche, et une commission mixte paritaire qui a toutes les chances d’aboutir à un texte… conforme aux attentes libérales. Sans débat.
C’est pratique. Très pratique.
Ce procédé n’est pas nouveau (il a déjà été utilisé, notamment lors de la proposition de loi Duplomb) et le Conseil constitutionnel n’y a rien trouvé à redire.
Et pourtant.
On invoque le risque d’obstruction pour… empêcher tout débat. Deux minutes par groupe. Circulez. Voilà donc leur conception de la démocratie : une démocratie sans discussion, sans contradiction, sans possibilité de démonter leurs arguments. Car oui, il aurait fallu pouvoir dire (et démontrer) que cette loi ne relève pas de la liberté. Mais de la contrainte.
Toujours sur les mêmes. Ceux qui ne peuvent pas dire non. Ceux pour qui le “volontariat” est une fiction.
Les travailleurs.
Les ouvriers.
Les salariés.
Ceux qui vont payer.
Parce que le 1er mai, ce n’est pas la “fête du Travail” – comme on parle de la “journée de la femme”. C’est la journée internationale de lutte pour les droits des travailleuses et des travailleurs.Et il est parfaitement légitime que la gauche en défende l’histoire, les symboles, les conquêtes.
Mais visiblement, il n’y avait pas de temps à perdre.
Alors on tord le règlement.
On accélère.
On évacue.
Parce qu’il est urgent (vraiment urgent) de faire travailler “volontairement” tout le monde le 1er mai. À trois semaines d’échéance. Sans considération pour personne.
Pour ceux qui avaient prévu :
- des moments en famille,
- des retrouvailles entre amis,
- un week-end prolongé, puisque le 1er mai tombe un vendredi.
Pour ceux qui avaient prévu de manifester, comme partout dans les démocraties, pour défendre leurs droits.
Aucun respect.
Et puis il y a cette autre fable : celle des petits commerces que cette mesure viendrait sauver. Sérieusement ?
Ce sont les grandes enseignes qui en profiteront. Comme toujours. Celles qui captent déjà l’essentiel de la consommation. Et les commerçants indépendants, de bonne foi, pensent vraiment que le pouvoir d’achat va soudain exploser ? Que les Français vont acheter : un rôti de bœuf en plus, un Paris-Brest pour huit, un bouquet de roses supplémentaire ? Non.
Les dépenses seront simplement étalées. Mais la caisse, elle, ne sera pas plus remplie.
Tout ça pour ça.
Empêcher les représentants du peuple de débattre. Forcer les salariés à être “volontaires” pour travailler le seul jour consacré à la défense de leurs droits. Et toujours la même logique derrière : laisser les plus riches s’enrichir encore. Sans jamais les mettre à contribution.
Alors oui, la question reste entière. Et vous trouvez cela normal ?
Pour aller plus loin :
Qu’est-ce qu’une motion de rejet préalable ?| vie-publique.fr
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À propos de La pensée du jour
Cette rubrique accueille des chroniques, des lettres, des récits. Ici, la vérité est d’abord une exigence de bonne foi : dire d’où l’on parle, ne pas travestir, ne pas humilier.
Le “je” n’est pas un argument d’autorité : c’est un point de départ. Il ne remplace ni l’enquête, ni les données, ni le débat.