Nous sommes à un an de l’élection présidentielle. Une élection qui, d’après les sondages, verra le Rassemblement National accéder facilement au deuxième tour, le parti de Marine Le Pen pouvant se prévaloir et ce, depuis maintenant des mois, de plus de 30 % des intentions de vote.
Évidemment, nul sondage n’a valeur de prédiction. Évidemment, jusqu’au jour du scrutin, rien n’est encore joué. Seulement, à entendre les propos tenus, depuis plusieurs mois, aussi bien par les médias (service public compris), que par les politiques (dont une partie de la gauche), on ne peut s’empêcher de se dire que la tendance ne s’inversera, probablement et malheureusement, pas. À moins que ces derniers ne se rendent enfin compte des conséquences, absolument délétères, de leurs commentaires pour les premiers, et de leurs éléments de langage pour les seconds.
Prenez par exemple les chaînes du service public. Pas plus tard qu’hier, France 2 déroulait, lors de la grand-messe du 20h, le tapis rouge au ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov. Alors oui, on lui a parlé de l’Ukraine. On a évoqué les frappes sur les écoles et hôpitaux, les civils tués. Mais fallait-il l’inviter ? Fallait-il le laisser dérouler sa propagande à une heure de très grande écoute ?
Quant au Rassemblement National, qui n’est autre que le meilleur allié de Vladimir Poutine en France, on ne le contredit tout simplement plus sur les plateaux de télévision. On le laisse vomir son racisme crasse, ses contre-vérités contre les immigrés, ses attaques contre l’État de droit.
Pire. Au-delà du seul Rassemblement National, on n’hésite plus à relayer la parole de néofascistes sans en vérifier la véracité. Ainsi, suite au meurtre de Quentin Deranque, dont il était tout de même aisé de percevoir les tendances néonazies et ce, même avant que Mediapart ne révèle ses tweets nauséabonds, on a fustigé l’antifascisme. On a dit que dorénavant, c’était cet antifascisme (soudain devenu fascisme), qu’il fallait combattre.
Du côté des politiques, on a vu, dans cette inversion des valeurs, une opportunité, que dis-je, une aubaine électoraliste. On n’a alors pas hésité à affirmer haut et fort que les polémiques et outrances mélenchoniennes en était la cause. On a conclu que “l’extrême gauche” tuait, quitte à relayer aveuglément (et donc à valider) la rhétorique, tant mensongère que pestilentielle, de Némésis, groupe identitaire soit disant “féministe”, dont nul n’ignore les liens avec les droites extrêmes, se disant probablement que cela allait nuire à LFI durant les élections municipales.
Surtout que (cela tombait à point nommé) La France Insoumise venait d’être classée à l’extrême gauche, d’abord par le ministère de l’Intérieur, puis par le Conseil d’État, en amont de ce même scrutin. Une course à l’échalote “anti-antifasciste” qui a accouché d’une minute de silence à l’Assemblée nationale, dont le sol fut jadis foulé par le Général de Gaulle et Pierre Mendès France, pour rendre hommage à un nazi. Le jeu (électoral) en valait-il vraiment la chandelle ?
Que la droite (dont un nombre croissant de membres, pourtant “gaullistes” auto-proclamés, versent dorénavant dans le pétainisme) se soit rendu coupable de cette cabale contre l’antifascisme était plus ou moins attendu. En revanche, voir une partie de la gauche se vautrer, comme elle l’a fait, dans la fange populiste (et finalement dans la brutalité politique qu’elle dénonce) est un signe des temps (mauvais). Elle y a probablement vu un bon moyen de se débarrasser de LFI qui, depuis le bon score inattendu de Jean-Luc Mélenchon en 2022, clame son hégémonie à gauche. Une hégémonie, en fait et dès le départ, toute relative qui, depuis 2023, s’étiole par ailleurs de mois en mois.
Nul besoin d’être docteur ès politique pour se rendre compte que les outrances de Jean-Luc Mélenchon et de certains membres de la France Insoumise finissent par nuire grandement au parti de gauche radicale en masquant, aux yeux des Françaises et des Français, son programme social et anti-raciste, par l’engendrement d’un bruit médiatique hostile à son endroit, faisant de lui le nouvel ennemi extrémiste à abattre. Or, pendant que médias et politiques pointent du doigt, chaque jour, les propos polémiques de Jean-Luc Mélenchon, l’extrême droite continue de faire croître son influence dans l’indifférence générale. Face à cet argument, certains m’opposeront probablement le rôle joué par LFI dans cette influence grandissante.
À ces personnes, je répondrai simplement que si les propos polémiques (et pour une part d’entre eux scandaleux, il est vrai) de Jean-Luc Mélenchon ne bénéficiaient pas d’une telle caisse de résonance quotidienne, ce débat n’aurait probablement pas lieu. Et que justement, ce vacarme incessant autour de Jean-Luc Mélenchon (auquel participe dorénavant la majeure partie de la classe politique à des fins électoralistes) qui aboutit, doucement mais sûrement, à une cornerisation des idées de gauche dans leur globalité à travers leur assimilation à LFI par la droite et le centre, couplé avec une complaisance médiatique (qui ne se cantonne plus à la sphère Bolloré) envers les idées d’extrême droite, fera plonger la France dans l’enfer du fascisme à plus ou moins court terme.
Quiconque, parmi les acteurs de l’écosystème médiatique, ne tentera pas d’inverser la tendance d’ici-là en portera une large part de responsabilité. Ces acteurs n’ont-ils pas conscience de cette responsabilité immense qu’ils devront assumer s’ils persistent ainsi à participer à la normalisation du RN ? À moins qu’ils n’aient déjà baissé les bras face à la menace brune ? Autrement dit, leur complaisance envers l’extrême droite serait-elle le signe d’une “pré-collaboration” en amont de son accession au pouvoir qu’ils estiment désormais inévitable ?